Fonte des Glaciers : chiffres d’une disparition annoncée
Le surtourisme des glaciers : “aimés à en mourir”
La disparition programmée des glaciers a engendré un phénomène aussi paradoxal qu’inquiétant : celui du tourisme de la dernière chance. Chaque année, plus de 14 millions de personnes1 visitent les dix sites glaciaires les plus connus au monde, poussées par l’urgence de voir ces paysages avant qu’il ne soit trop tard. Une étude internationale dirigée par l’Université de Lausanne, publiée dans Nature Climate Change2, tire la sonnette d’alarme : la prise de conscience climatique a transformé les glaciers en attractions touristiques à une échelle jamais vue, accélérant paradoxalement leur destruction.
Pour continuer à attirer des visiteurs malgré des glaces en plein recul, l’industrie touristique redouble d’ingéniosité : passerelles, remontées mécaniques, vols en hélicoptère, géotextiles pour recouvrir les langues glaciaires, ou encore le snowfarming, qui consiste à conserver de la neige en hiver pour la réutiliser en été. Des solutions que les chercheurs jugent franchement contre-productives. Les toiles plastiques risquent de générer une pollution aux microplastiques, les vols en hélicoptère alourdissent encore l’empreinte carbone, et ces adaptations profitent surtout à des acteurs externes pendant que les communautés locales en assument les conséquences écologiques.
Ce phénomène touristique génère aussi quelque chose de plus inattendu : un véritable deuil écologique. En Suisse, en Islande et ailleurs, des funérailles de glaciers ont été organisées. Les glaciers sont devenus des symboles politiques forts, à l’origine de mobilisations comme l’initiative pour les glaciers en Suisse ou l’interdiction d’escalade sur certains sommets en Inde. Reste une question ouverte : est-ce que voir un glacier mourir pousse vraiment les gens à changer de comportement ? Les chercheurs, eux, n’en sont pas certains.
La fonte des glaciers suisses : une décennie de records alarmants
Les chiffres donnent le vertige. En 2025, les glaciers suisses ont perdu 3% de leur volume3 en une seule année, l’un des reculs les plus brutaux jamais enregistrés selon GLAMOS. Sur les dix dernières années, c’est carrément un quart de leur volume total qui a disparu. Rien qu’en 2025, 1,4 km³ de glace ont fondu, soit l’équivalent du lac de Bienne et du lac de Hallwil réunis. Depuis l’an 2000, ce sont près de 40% de la masse glaciaire suisse qui ont disparu.
L’année 2025 illustre bien la violence du phénomène. Un hiver très pauvre en neige, avec 13% de neige en moins fin avril par rapport à la décennie précédente dans certaines régions, suivi d’un juin classé deuxième mois le plus chaud jamais enregistré, ont provoqué une fonte rapide jusque dans les hautes altitudes. Des glaciers comme le Clariden, la Plaine Morte ou le Silvretta ont perdu 2 mètres d’épaisseur en moyenne sur la saison. Cette fonte 2025 est la quatrième plus importante depuis le début des mesures, derrière 2003, 2022 et 2023. Les conséquences concrètes commencent à se faire sentir. La Suisse aurait atteint le “pic de l’eau” : les glaciers ont tellement fondu qu’ils libèrent désormais moins d’eau chaque année qu’avant, ce qui commence à peser sur l’alimentation de grands fleuves comme le Rhin et le Rhône. Et si rien ne change, 90% des glaciers suisses auront disparu d’ici la fin du siècle4, sans aucun glacier subsistant en dessous de 3 200 mètres d’altitude.
Blatten : quand la montagne s’effondre sur le glacier
La destruction du village de Blatten, en Valais, en mai dernier, est venue rappeler brutalement que la fonte des glaciers ne se limite pas à des courbes statistiques. 3 millions de mètres cubes de pierres se sont abattus sur le village en même temps qu’une partie du glacier du Birch, soit plus de trois fois le volume de gravats dégagé après l’effondrement des tours du World Trade Center à New York. Pour Christophe Lambiel5, professeur et chercheur à l’Université de Lausanne, Faculté des géosciences et de l’environnement, le lien avec le réchauffement climatique est direct. La paroi rocheuse de 500 mètres surplombant le glacier repose sur du permafrost, dont l’état s’est sérieusement dégradé ces dernières années. « Avec la dégradation du pergélisol, la roche devient instable, des blocs chutent et alourdissent le glacier, qui s’accélère sur une pente raide », explique-t-il. Il précise que le permafrost s’est fortement réchauffé depuis une dizaine d’années, en particulier depuis 2022, et qualifie la séquence observée à Blatten de « jamais vue » dans les Alpes.
Matthias Huss6 professeur de glaciologie à l’EPFZ, apporte un éclairage complémentaire. Il rappelle que le glacier du Birch était l’un des rares en Suisse à encore avancer, sa langue s’allongeant alors même que sa masse diminuait. Cette accélération inhabituelle était peut-être un signal avant-coureur de la catastrophe : les chutes de roches successives sur le glacier auraient réduit sa fonte et allongé son extrémité. Pour autant, Huss nuance le rôle du climat : « Le réchauffement climatique est un facteur qui accélère les processus géologiques, mais il n’est pas l’unique cause. Cette montagne se serait effondrée d’une manière ou d’une autre. » Il souligne également que si de nombreuses zones sont surveillées en Suisse, il ne voit personnellement aucun site présentant aujourd’hui une configuration similaire à celle qui prévalait à Blatten avant la catastrophe.
Détroit d’Ormuz : quand la géopolitique accélère la transition énergétique
Le choc pétrolier du premier trimestre 2026 : un baril à 110 dollars
Le début de l’année 2026 a infligé un rappel brutal aux marchés mondiaux. Dès le 28 février, au lendemain des premières frappes américano-israéliennes sur l’Iran, les grands armateurs mondiaux ont suspendu leurs opérations dans le détroit d’Ormuz. Le résultat ne s’est pas fait attendre : le baril de Brent a été propulsé vers les 110 dollars, soit une hausse de près de 80% depuis janvier. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) a qualifié la situation de pire crise pétrolière de l’histoire.
Le détroit d’Ormuz n’est pas un point de passage comme les autres. Selon l’AIE7, environ 20% des approvisionnements mondiaux en pétrole et en GNL (gaz naturel liquéfié) y transitent chaque année, et les pipelines de contournement ne peuvent absorber collectivement plus de 40% des barils destinés à l’export. Le gaz, lui, est totalement prisonnier derrière ce verrou, sans alternative logistique viable. À cela s’est ajoutée la frappe iranienne sur le plus grand terminal GNL du Qatar, aggravant encore les perturbations sur les marchés mondiaux du gaz.
Ce n’est d’ailleurs pas la première fois. De la guerre Iran-Irak dans les années 1980 aux crises de 2011 et 2019, en passant par la guerre israélo-iranienne de juin 2025 où Téhéran avait finalement renoncé à fermer le détroit sous pression de Pékin, l’histoire du passage confirme une constante : la menace de fermeture d’Ormuz est un instrument récurrent de la diplomatie iranienne de crise. Ce qui change en mars 2026, c’est qu’un régime dos au mur peut cette fois percevoir la fermeture du détroit comme un ultime levier de dissuasion, là où il y aurait autrefois renoncé à en payer le prix diplomatique et économique.
Une crise différente de 2022, mais plus profonde
La tentation est grande de comparer ce choc à celui de 2022, lorsque l’invasion russe de l’Ukraine avait déclenché une crise gazière aiguë en Europe. Mais les deux situations diffèrent en profondeur, et la crise actuelle est sur plusieurs points plus dangereuse. Les stocks de gaz européens atteignaient 46 milliards de mètres cubes fin février 2026, contre 60 et 77 milliards les deux années précédentes. La marge d’amortissement est donc nettement plus limitée qu’en 2022.
La vraie question, vue d’Europe, n’est d’ailleurs pas de savoir si une pénurie physique de pétrole ou de gaz s’annonce à court terme. C’est de comprendre comment un choc de prix, une désorganisation logistique et une rupture d’approvisionnement en intrants se propagent dans le tissu industriel européen. Et dans quelle mesure cette nouvelle crise révèle une vulnérabilité que les politiques conduites depuis 2022 n’auraient fait que déplacer géographiquement, sans la réduire structurellement : de la Russie vers le Golfe et les États-Unis, deux zones géopolitiquement tout aussi instables.8
À ce contexte déjà fragilisé s’ajoute le chaos des tarifs douaniers de l’administration Trump. Cette double exposition, choc énergétique et choc commercial simultanés, est inédite depuis la stagflation des années 1970.
L’industrie européenne en première ligne : trois canaux de transmission9
La perturbation durable du détroit affecte les chaînes de valeur industrielles selon trois canaux distincts. D’abord, la hausse directe des prix de l’énergie, qui se répercute immédiatement sur les coûts de production. Ensuite, la rupture des intrants non énergétiques : minéraux, produits chimiques, engrais dont dépend l’industrie européenne. Enfin, la désorganisation logistique : si les tensions à Ormuz se doublent de perturbations en mer Rouge, le trafic maritime est dévié par le cap de Bonne-Espérance, allongeant les délais de transit de 15 à 20 jours et induisant des surcoûts de plusieurs centaines de milliers de dollars par voyage, sans compter l’explosion des primes d’assurance.
Les secteurs les plus exposés sont bien identifiés. La chimie et pétrochimie européenne, déjà sous pression depuis 2022 avec un prix du gaz industriel deux à cinq fois supérieur à celui pratiqué aux États-Unis, risque de voir des lignes de production entières devenir non compétitives. BASF (groupe chimique allemand) a déjà réorienté ses investissements vers les États-Unis et la Chine. La sidérurgie, fragilisée par la concurrence chinoise et les investissements liés à la transition bas carbone, ne disposerait pas des marges pour absorber un nouveau choc. La filière des engrais azotés, grande consommatrice de gaz et importatrice depuis le Golfe, menace de reproduire le scénario de 2022, avec des effets en cascade sur l’agroalimentaire. Enfin l’automobile, premier secteur exportateur de l’UE, est exposée simultanément à la hausse des matières premières, aux perturbations logistiques et à la contraction de la demande.
La transition verte : accélérateur ou victime collatérale ?10
La crise a paradoxalement relancé les appels à une transition énergétique accélérée, tout en créant de nouveaux obstacles à sa mise en œuvre. D’un côté, les régions ayant déjà investi dans les renouvelables s’en sortent mieux. L’Espagne et le Portugal ont vu leurs prix de l’électricité baisser ces dernières semaines. Le Pakistan, après une forte vague de déploiement de panneaux solaires couplés à des batteries, résiste mieux aux turbulences du marché gazier. La Chine, où plus de 50% des nouvelles voitures vendues sont électriques, et le Népal, où cette part atteint 70%, illustrent comment l’électrification des transports protège les économies des hausses du prix des carburants. Jan Rosenow, professeur d’énergie à l’Université d’Oxford, résume bien l’avantage structurel des renouvelables : une fois construits, le carburant est gratuit, et l’électricité produite par l’éolien et le solaire est largement protégée de la volatilité des prix fossiles.
De l’autre côté, la guerre crée des difficultés concrètes pour la transition. Les perturbations au détroit d’Ormuz freinent le transport de métaux indispensables à la fabrication de panneaux solaires, notamment l’aluminium. Or le Moyen-Orient représente environ 9% de la production mondiale d’aluminium, et les producteurs de la région ont commencé à réduire ou suspendre leurs opérations. L’inflation générée par le conflit pèse également sur les projets d’énergies renouvelables, qui nécessitent des investissements initiaux élevés. Et dans plusieurs pays asiatiques très dépendants du GNL importé, comme l’Inde, la Thaïlande et le Vietnam, la réponse immédiate consiste à brûler davantage de charbon pour compenser les pénuries, inversant temporairement des tendances positives.
Décarboner pour sécuriser : sortir du faux dilemme
Face à ce tableau, la réponse structurelle s’impose : la décarbonation industrielle, entendue non comme contrainte réglementaire mais comme stratégie de sécurité économique. Électrifier les processus industriels, développer l’hydrogène bas carbone pour les procédés à haute température, améliorer drastiquement l’efficacité énergétique : ces leviers réduisent mécaniquement l’exposition aux chocs fossiles exogènes. Le général Tom Middendorp, président du Conseil militaire international sur le climat et la sécurité, formule l’objectif sans détour : « Développer une énergie propre et sûre au niveau national n’est pas une politique climatique, c’est une réduction stratégique des risques. »
Le Clean Industrial Deal adopté par la Commission européenne en 2025 articule explicitement décarbonation et résilience industrielle. Le 19 mars, le Conseil européen a réaffirmé que la transition énergétique constitue “la solution la plus efficace” pour renforcer l’autonomie européenne.11 Les chiffres de marché confirment cet élan : en 2025, le S&P Global Clean Energy Transition Index a progressé de 44%,12 surperformant nettement la hausse de 16% du S&P 500 et le gain de 11% du S&P Global Oil Index. Le programme REPowerEU, doté de 300 milliards d’euros, oriente les capitaux vers les infrastructures de réseau, le stockage et l’efficacité énergétique. En conclusion, la crise d’Ormuz de 2026 n’est pas une anomalie imprévisible. Comme le formule Kingsmill Bond, stratège de l’énergie pour Ember (groupe de réflexion indépendant pour le climat) : « C’est le premier choc pétrolier de l’histoire où le pétrole fait face à une alternative supérieure. Le solaire, l’éolien et les véhicules électriques sont moins chers, locaux, plus rapides à déployer, et massifs. Ils étaient en train de gagner avant même la crise, et celle-ci ne fait qu’accélérer le changement. »13
L’équipe oikos Lausanne
Sources:
- Swiss Info. (1 octobre 2025). https://www.swissinfo.ch/fre/le-meilleur-du-contenu-ssr/voir-encore-une-fois-la-glace-les-cons%C3%A9quences-du-tourisme-de-la-derni%C3%A8re-chance/90960397 ↩︎
- Salim, E., Varnajot, A., Carey, M., Gagné, K., Hoogendoorn, G., Howe, C., Huss, M., Lemieux, C., & Stewart, E. (2026). Melting glaciers as symbols of tourism paradoxes. Nature Climate Change, 16, 106–108. https://doi.org/10.1038/s41558-025-02544-2 ↩︎
- Radio Télévision Suisse. (1 octobore 2025). https://www.rts.ch/info/environnement/2025/article/glaciers-suisses-perte-record-de-25-de-volume-en-une-decennie-29014375.html ↩︎
- Swiss Info. (21 mars 2025). https://www.swissinfo.ch/fre/a-l%27avenir%2c-les-glaciers-suisses-fourniront-moins-d%27eau/89045737 ↩︎
- Blick. (30 mai 2025). https://www.blick.ch/fr/suisse/selon-un-expert-la-catastrophe-de-blatten-serait-directement-liee-au-rechauffement-climatique-id20917932.html ↩︎
- Pinguely, N. (31 mai 2025). https://www.24heures.ch/blatten-il-y-a-peu-de-chance-que-cela-se-reproduise-ailleurs-599751222713 ↩︎
- Landauro, I., & Kar-Gupta, S. (7 avril 2026). https://ch.zonebourse.com/actualite-bourse/le-chef-de-l-aie-affirme-que-la-crise-actuelle-du-petrole-et-du-gaz-est-pire-que-celles-de-1973-197-ce7e51d3da8ff42c ↩︎
- Garric, A., & Mouterde, P. (27 mars 2026). https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/03/27/guerre-en-iran-frein-ou-accelerateur-de-la-transition-energetique-en-europe_6674466_3244.html ↩︎
- Geoffron, P. (6 mars 2026). https://www.connaissancedesenergies.org/tribune/patrice-geoffron/blocage-du-detroit-ormuz ↩︎
- The Guardian. (26 mars 2026). https://www.theguardian.com/environment/2026/mar/26/iran-war-clean-energy-transition ↩︎
- Conseil de l’Union européenne. (19 mars 2026). https://www.consilium.europa.eu/fr/meetings/european-council/2026/03/19/ ↩︎
- Jenssen, H. (26 mars 2026). https://www.allnews.ch/content/points-de-vue/l%E2%80%99impact-de-la-guerre-en-iran-dans-un-contexte-de-r%C3%A9silience-%C3%A9nerg%C3%A9tique ↩︎
- The Guardian. (26 mars 2026). https://www.theguardian.com/environment/2026/mar/26/iran-war-clean-energy-transition ↩︎